Christian Constantin a fêté, samedi devant Vaduz, son premier succès depuis qu'il coache ouvertement le FC Sion. Mais entre la grogne du public et l'incompréhension de certains joueurs, la situation demeure très complexe à Tourbillon. Récit.
Le dicton assure que l'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Christian Constantin entraîneur du FC Sion après en avoir lui-même éconduit un wagon, ça donne quoi? «Il y a longtemps (ndlr: depuis le 16 août) qu'on n'avait pas pris trois points», commente l'intéressé au terme d'une victoire laborieuse mais capitale, samedi face à Vaduz (3-1). «Si tu veux, je suis content des gars qui sont réceptifs et qui donnent tout pour remonter la pente, dans un bon esprit», dit celui qui a suivi la rencontre depuis les gradins - il est privé de banc pour sa «collision» avec un arbitre, fin 2004 à Kriens.
Les Valaisans ont-ils enfin trouvé, au cœur d'une tempête permanente, leur rythme de croisière? Du calme... La grande fébrilité trahie à Tourbillon par les Sédunois, qui ont eu la chance de tomber sur des Liechtensteinois eux-mêmes très perturbés, prouve que la situation demeure complexe. Afin de s'en rendre compte, il suffit de faire un saut du côté de Martigny, à l'heure où le groupe répète ses gammes. Jeudi matin, pour encadrer vingt-deux joueurs, on dénombrait un staff de huit moniteurs - luxe qu'aucune colonie de vacances ne saurait se permettre. Abondance peut-elle nuire? Oui: «La communication n'est pas évidente», reconnaît Germano Vailati, gardien titulaire ou portier remplaçant selon les jours. «Comment voulez-vous écouter tout ce monde à la fois? Dans tout ce qu'on fait, on a tendance à se disperser.»
Quitte à courir dix-huit heures par jour, quitte à sauter dans son jet privé pour honorer un rendez-vous d'affaires, quitte à utiliser sa Ferrari pour avaler les quelque 268 mètres qui séparent l'hôtel de la Porte d'Octodure du terrain d'entraînement, Christian Constantin ne courbe aucune séance depuis deux semaines. Sur le terrain, il laisse certes la bride à Christian Zermatten, directeur du centre de formation promu coach de la première équipe, Jean-Claude Richard, fidèle serviteur du club tiré de sa retraite, et José Sinval, responsable des M18 promu à l'étage supérieur. Mais après avoir troqué en coup de vent son costard pour un ensemble anorak-jean-baskets, voilà le boss qui débarque avec sa fille Armelle - «C'est le jour des nanas», glisse-t-il avant d'arpenter la pelouse.
Tintin distribue les tapes amicales, scrute les troupes à l'exercice, suscite quelques apartés avec ses mercenaires, devise avec les membres de son état-major et puis s'en retourne à des activités plus sérieuses. Dans quelle mesure la nouvelle donne influe-t-elle sur le quotidien et le moral de l'équipe? «Le chef contrôle directement ses employés», note Germano Vailati. «Pour les joueurs, cette situation, c'est du jamais-vu. Mais j'ai l'impression que ça motive le groupe, même si Christian était déjà très présent avant.» Jean-Claude Richard va plus loin: «Lui a du poids pour exiger. Les joueurs le craignent, ils appliquent plus facilement les choses quand c'est lui qui parle.»
Un chef, un vrai, au nom d'une harmonie retrouvée? Bof... «Ça reste un sacré bordel», confie un autre visage du vestiaire, cagoulé dans l'anonymat. «Pour être bon, un joueur de foot a besoin d'évoluer dans la sérénité. A Sion, on est toujours sous ultimatum, on panique, on manque de lucidité dès que quelque chose ne va pas. Venez me voir à la fin de mon contrat: je vous raconterai tout ce que j'ai vécu depuis que je suis au club et pour vous, ce sera le Pulitzer assuré!»
Bref, tous les angles du carnotzet sédunois ne sont de loin pas arrondis. Samedi, sous la tente à raclette qui jouxte Tourbillon, les commentaires allaient bon train, avant la rencontre, à propos de l'entraîneur Constantin. Tantôt rieurs, tantôt hargneux. «Avec tout l'air qu'il brasse et toute la place qu'il prend, c'est dans les buts qu'il serait le plus utile», lâche un sexagénaire désabusé. Le torchon brûle entre le président showman et la base de son public. Suite à la défaite à Bellinzone, le groupe de supporters Red Side 1996 avait investi les colonnes du Nouvelliste, via un communiqué, pour exprimer son «exaspération» quant à cette «façon de diriger le club, qui ne correspond pas aux valeurs que le FC Sion a su véhiculer depuis des décennies».
Samedi au stade, la fronde anti-Constantin a trouvé son prolongement dans le silence. Grève des encouragements jusqu'à Noël. Bordée de sifflets pour le gardien Essam El Hadary. Réaction présidentielle à la grogne populaire: «Eux peuvent parler, moi j'ai un pouvoir de décision. Ce ne sont pas des supporters et il n'est pas impossible que je ferme la tribune nord pour les deux prochains matches. Ça nous rendra service: elle nous apporte plus d'amendes qu'autre chose.»
Envers ses joueurs, qu'il ne s'est jamais privé de traiter de touristes et de bons à rien en public, l'entrepreneur octodurien semble disposé à davantage de douceur: «Je suis plus proche d'eux désormais, peut-être plus compatissant. Quand tu travailles avec les gens, les choses sont différentes. Ce sont des gars bien.» Germano Vailati, témoin privilégié: «Là, Christian est obligé de construire. Il ne peut plus nous détruire, parce qu'il est dans le même bateau que nous. Avant, c'est comme si les dirigeants étaient contre l'équipe. Là, on rame dans la même direction.»
Ramer, c'est le mot. Jusqu'où? «Je ne serai plus entraîneur le 13décembre», décrète le patron. «Uli (ndlr: Stielike, dernier détenteur du poste, actuellement en congé maladie) me disait que les joueurs ne voulaient pas travailler. Moi, au contraire, je dis qu'il faut bichonner ce groupe, qui peut faire beaucoup mieux. Pour l'instant, je tourne à 1,5 point par match, et on verra bien ce qui arrivera par la suite. Mais celui qui viendra après moi, avec son diplôme, devra faire au moins aussi bien.» On espère pour le prochain entraîneur du FC Sion que Christian Constantin n'aura pas trop de succès d'ici à la trêve hivernale...
Simon Meier
Le Le Temps