Depuis trente ans, le patron de PME le plus célèbre de Suisse romande fait le football et les centres commerciaux en Valais. Une longévité qui permet à Christian Constantin d’afficher à son compteur quelque 3 milliards de francs de constructions diverses.
Je suis le patron de PME le plus connu de Suisse romande. Une légende, une personnalité comme on n’en fait plus. Un homme au verbe facile, tenace, qui vire des entraîneurs, qui se bat et se déplace à la vitesse de l’éclair. Qui suis-je?» La devinette est trop facile. Elle ne mériterait même pas de figurer au dos d’un emballage de Carambar. Ce serait faire offense à Christian Constantin, président-propriétaire du FC Sion et patron-fondateur de CC Architecture, à Martigny.
Sa dernière mission publique? Modifier les règles du football mondial. Depuis son PC de la Porte d’Octodure, sa première réalisation d’architecte après la fondation de sa société en 1981, CC mène une guérilla contre les pontes du sport-roi, qu’il accuse de bafouer les lois suisses. Les plaintes fusent, visant Michel Platini ou Sepp Blatter. En bon stratège, CC vise la tête. «Même pas peur», semble-t-il hurler à ceux qui le prennent pour un fou, alors qu’il remet en question la hiérarchie d’un empire intouchable.
Sait-il que pour défendre les intérêts de son club, il risque de provoquer une révolution? Sait-il qu’en introduisant les tribunaux valaisans et vaudois dans la justice sportive, il ouvre une brèche qui, s’il gagne, ne se refermera plus? Sait-il que, comme Jean-Marc Bosman, ce joueur qui a fait reconnaître le principe de la libre circulation des personnes en matière de transferts aujourd’hui à l’aide sociale, il est seul au monde? Probablement. Tout comme il sait aussi qu’à la genèse de cette affaire, il y a le gardien égyptien, El-Adary, qu’il avait engagé à Sion alors que ce dernier était encore sous contrat dans son pays. Un impair dans la loi sportive qui avait valu au FC Sion une interdiction de transfert de deux ans.
Pas grave. Même quand il peut avoir tort, CC est persuadé d’avoir raison. «Si c’est pour mener des luttes, j’ai le caractère qu’il faut. Je vais jusqu’au bout, peu importe le domaine. Tôt ou tard, tout le monde parvient à la sagesse», affirme-t-il. Même si c’est un peu contraint. Sa tactique: «Je fais sauter les obstacles, les uns après les autres. J’essaie de les anticiper. Pourquoi craindre quelque chose? Je cultive la force mentale que le sport m’a donnée et tant que Dieu me laisse l’essentiel, soit la santé...»
Si ses projets paraissent souvent insensés, au point que le grand public suit ses péripéties comme un feuilleton, force est de constater que le système CC fonctionne. Et pas seulement dans le football. Exemple emblématique: le combat remporté contre le séminaire d’Ecône. A Riddes, CC projetait de construire un grand stade pour son FC Sion sous le nez des frères du séminaire d’Ecône. Les vêpres étaient menacées d’être polluées par les chants subtils des supporters. Malgré la ferveur catholique valaisanne, la Fraternité Saint-Pie X a été déboutée par les juges. Ici, même le ciel s’est incliné devant CC.
Stades.
Au final, cependant, il n’y aura pas de nouveau stade à Riddes. Mais des centres commerciaux, dont un Hornbach. Car Constantin est un joueur de billard à trois bandes. Son projet de stade existait aussi – surtout – pour mettre la pression sur la Ville de Sion, qui refusait d’investir dans la rénovation du stade de Tourbillon, enceinte historique du FC Sion. Comme par miracle, un changement de législature a ramené les politiques sédunois à la raison: «Une quinzaine de millions de francs seront investis dans le stade, ce qui me permet d’être tranquille jusqu’en 2018. La suite, ce sera le problème de mes successeurs.»
Première info: CC n’est pas éternel, même au FC Sion. Deuxième info: CC a à nouveau réussi son coup. Les terrains à Riddes, il les avait acquis lorsque personne ne s’y intéressait. De manière à être prêt lorsque le développement local leur conférerait une valeur commerciale. Le stade n’a-t-il été qu’un prétexte à un dézonage? Seul le boss le sait. Sauf que ce n’est pas la première fois qu’il utilise cette stratégie: en 2003, à Martigny, il avait envisagé de construire... un stade avec un casino. C’est devenu un complexe commercial. «C’est vrai, admet-il, tous mes projets de stade de football m’ont permis de développer autre chose.»
Anticiper.
Philippe Ebiner, 48 ans, travaille dans le bureau d’architecture depuis huit ans. Et le sens de l’anticipation de son patron fascine toujours ce directeur des travaux et architecte: «Il n’est pas rare qu’il débarque avec une idée. Il sait exactement ce qu’il veut, mais a besoin de le poser sur papier. Sur le moment, je ne comprends pas. Et une année plus tard, c’est bingo.» Un exemple spectaculaire: le projet de stade-hôtel-centre commercial au Qatar en forme de Cervin. Budget estimé à la louche: 2,7 milliards de francs, insensé et démesuré. CC en a lancé l’idée en 2009, maquette et vidéo 3D à l’appui.
En 2012, le Qatar a obtenu l’organisation de la Coupe du monde 2022. Et CC a un pied bien posé chez les émirs. Peut-être que le fameux Cervin ne se réalisera pas. Mais il en restera quelque chose. «Il vit dix à quinze ans en avance sur nous», affirme Philippe Ebiner. Interrogé, CC trouve normal de lire l’avenir: «L’entrepreneur doit avoir une vision du futur. Parce que c’est ainsi que tu peux remplir ton carnet de commandes. Sans préparer le futur, toute entreprise périclite. Ma mission est de déceler les évolutions tout en étant en adéquation avec le présent.»
Et pour se nourrir, pas besoin d’Elisabeth Tessier: «Il y a énormément de projets qui sont plus ou moins expérimentaux. Tout est source d’informations: quand je m’aperçois que mes joueurs mesurent aujourd’hui en moyenne 5 centimètres de plus qu’il y a dix ans, ce n’est pas sans conséquences sur un bâtiment. Sachant cela, tu ne peux plus travailler avec les normes de l’époque du Corbusier.» Dans la même veine, CC n’hésite pas à téléphoner au directeur d’une banque cantonale pour commenter un chiffre d’évolution démographique publié dans une étude: «Je regarde et je réfléchis perpétuellement.» Et sur le Valais, dont il connaît chaque recoin de bisses cela donne: «Par an, 7000 à 10?000 personnes arrivent en Valais. En trois ans, tu as l’équivalent de la ville de Sion qui s’implante. C’est beaucoup. Ces gens ont des besoins», notamment en termes d’habitat et d’achats.
A entendre Christian Constantin, la poule aux abricots d’or n’est pas encore morte: «Dans l’immobilier, Genève est difficile à bouger, la Riviera lémanique est construite: on voit que l’éclatement va se poursuivre vers le Valais où tu as tout. Tu es au cul de Milan, à deux pas de la région lyonnaise, en plein cœur de la sécurité de la Suisse, t’as pas le même climat qu’ailleurs, beaucoup de soleil pour le solaire, de l’eau pour l’énergie hydraulique. Les opportunités sont excellentes.» Sur le terrain, cela se traduit par une longue liste de chantiers: centres commerciaux pour Migros à Brigue, Sion et Martigny, pour Coop à Sierre, pour Hornbach à Riddes, des bâtiments d’habitat à Sierre, Sion, Martigny, des «grosses opérations» à Crans-Montana, etc.
Riche?
«Si je mets tout ça bout à bout, on arrive à 500 millions de construction», énumère-t-il. Pour un chiffre d’affaires de...? «Tu sais, cela varie d’une année à l’autre en fonction des projets en route. En volume total, si l’on additionne mes constructions depuis le début, on arrive entre 800 000 et 900 000 m2. A 3500 francs/m2 en moyenne, cela donne près de 3 milliards. Sur trente ans, cela fait 100 millions par année, un peu moins à l’époque, un peu plus aujourd’hui.» Combatif, borné, bagarreur et valant trois milliards, comme Steve Austin.
Cela n’indique toutefois pas si l’homme est riche ou... très riche. Certes, il partage un avion privé avec Sébastien Loeb, champion du monde de rallye. Mais encore? Le Registre du commerce donne quelques indications supplémentaires sur l’importance de son groupe, composé surtout de CC Architecture et de l’Olympique des Alpes, qui chapeaute le FC Sion. Car le 27 juin dernier, CC a transformé sa société de raison individuelle en société anonyme, Christian Constantin SA. Le capital est composé de 1000 actions à 1000 francs, soit un million. Plus de 92 millions d’actifs ont été transférés de l’entreprise historique dans la SA, pour 76,5 millions de passifs. Le solde lui appartient, partagé entre le million du capital-actions et une créance inscrite au passif du bilan.
Pourquoi un tel changement? A-t-il ouvert ou envisage-t-il, lui l’individualiste, d’ouvrir son capital? «Je suis employé de mon propre patron qui est moi-même, répond-il pour signifier que ce n’est pas dans ses intentions. Le changement n’a pas été fait dans ce but-là, mais pour des raisons d’opportunités fiscales. Jusqu’en 2009, il était très difficile d’effectuer ce passage dans le secteur immobilier. La loi a changé. Et les fiduciaires m’ont conseillé le changement. Au niveau fiscal, une SA, pour un promoteur immobilier, est moins vorace qu’une raison individuelle. L’intérêt d’un entrepreneur est de pouvoir bénéficier du maximum de liquidité pour développer ses affaires. Il y a un différentiel important à la fin de l’année.»
Fidèle.
Si CC est omniprésent, notamment dans les médias, les secrets de sa réussite se trouvent ailleurs. Outre le côté visionnaire, ses collaborateurs et partenaires économiques en relèvent deux autres: il décide rapidement et est fidèle et correct.
Ainsi, même si sa marque de fabrique est de virer les entraîneurs du FC Sion plus vite que son ombre, les lieutenants de CC ont tendance à rester en place très longtemps, que ce soit dans le football ou l’immobilier. «Quand tu entreprends beaucoup, tu as besoin de bien t’entourer. Il faut quand même pouvoir déléguer! Quand tu engages quelqu’un, tu sais qu’il aura besoin d’une période d’adaptation pour s’habituer à l’environnement, à la méthode de travail et au personnage. Il s’agit de lui apprendre à aller à l’essentiel avec des choses bien faites et de qualité, tout en ayant du bon sens.» Aujourd’hui, CC Architecture emploie 40 personnes et l’Olympique des Alpes 80.
Concernant la longévité, le discours du chef passe par le porte-monnaie: «C’est une volonté de ma part. Les gens, dès l’instant où ils sont bien payés, qu’ils sont passionnés par leur travail et qu’ils ont des avantages alimentaires qu’ils n’ont pas ailleurs, tu peux les garder. Pour les entraîneurs, c’est autre chose. La performance sportive est hebdomadaire, un bâtiment se construit pour quarante ans. Le rythme est différent.» Philippe Ebiner, avec ses mots, ne dit pas autre chose: «C’est vrai, le personnel est très stable. Et pour moi, cela a été une surprise. Pour être franc, lorsqu’il m’a proposé de rejoindre CC Architecture, je ne voulais pas. Sa personnalité médiatique me déplaisait. Mais ce que j’ai découvert a été différent. Durant deux ans, il m’a constamment observé. Après il m’a laissé carte blanche. Il n’y a qu’une chose qu’il a toujours tenu à maîtriser: les adjudications.» Pour faire des liens probablement. Car si la notoriété obtenue dans le football lui permet de faire fructifier ses affaires immobilières, l’inverse est vrai aussi. D’autant que le football est financièrement glouton et qu’«il faut quelqu’un pour faire bouillir la marmite».
Comblé.
Aujourd’hui, Philippe Ebiner se dit comblé, jusque dans ses augmentations qu’il ne doit pas quémander: «Sa forte personnalité rejaillit sur l’organisation du bureau. Il n’y a quasiment pas de hiérarchie. C’est lui le chef et les autres sont dessous. Il est toujours joignable, passe souvent dans les bureaux, a un œil sur tout, décide et assume. Et il porte beaucoup sur ses épaules. J’ai l’impression que s’il partait, il n’y aurait plus rien.» Une sorte de patron à l’ancienne, à la fois dur et affectueux avec ses employés fidèles. Qui peut même pardonner des erreurs: «Tu as le droit d’avoir des emmerdements, mais tu n’as pas le droit de ne pas les résoudre. L’erreur est humaine, pas la stupidité. Si des erreurs sont faites par stupidité, tu sais qu’il manque quelque chose à ton collaborateur.» Dans ce cas, c’est le couperet sans fioriture.
Gagner.
Car le chef d’entreprise tient à sa réputation d’homme d’affaires qui respecte les contrats. Martin Kull, CEO de l’entreprise générale de construction HRS, avec qui CC multiplie les constructions de centres commerciaux depuis une décennie, loue l’homme de parole: «Il est dur en affaires, mais il est correct. Il fait exactement ce qu’il a promis, son but unique est le succès. Malgré le nombre élevé de projets en commun, nous n’avons jamais eu de problèmes.» Avec le temps, l’intérêt est devenu complice: «L’un ou l’autre peut avoir des idées. Nous en discutons. Et je peux vous assurer que nous avons encore plusieurs projets en Valais.»
Gagner, encore et toujours, dans le football comme l’immobilier. Ou dans la vie privée, ainsi que le confirme Dominique Giroud, patron des Vins Giroud (lire p. 37), ex-sponsor maillot du FC Sion durant cinq ans. «Les environnements sont différents, la philosophie reste. Constantin est un entrepreneur passionné. S’il frôle en permanence la ligne blanche, il garde un code de conduite. N’est-ce pas normal? N’est-ce pas le propre de l’entrepreneur ambitieux que de frôler la limite?»
Dominique Giroud: «Constantin? Un fonceur qui va jusqu’à la limite»
Dominique Giroud, patron de Giroud Vins, éclate de rire. «Constantin? C’est un personnage. Je l’ai côtoyé durant cinq ans. Nous étions sponsor principal du FC Sion. Je dois le dire: il a toujours été correct. Un gentleman, parfaitement loyal. Au moment où nous allions commencer le partenariat, on m’avait dit: «Fais attention avec Constantin, tu vas te faire avoir». En fait, c’est tout le contraire qui s’est passé. Nous sommes partenaires d’une vingtaine de clubs. Et je dois reconnaître que le FC Sion, c’était le plus facile.»
Plus précis, le patron valaisan décrit ainsi son ancien partenaire: «C’est une personne réservée. Mais lorsqu’il décide quelque chose, c’est un fonceur. Il va jusqu’à la limite, frôle la ligne blanche en permanence. Lorsque nous avons arrêté, cela s’est terminé autour d’un repas. Il m’a aussi téléphoné lorsqu’il nous a remplacés pour me demander l’autorisation de prendre un concurrent dans le vin. Vous en connaissez beaucoup qui auraient pris ce soin?»
Et le côté spectacle? «Le football est vraiment un monde particulier, assène Dominique Giroud. Il faut savoir résister, prendre des mesures avec ces joueurs assistés de la vie, qui ne font rien sans leurs agents. Il faut savoir gérer ça. Il est passionné et ne ferme jamais les portes, même si on l’agresse. Je pense qu’il ne doit pas toujours bien dormir. Qui le pourrait avec les charges qu’il se ramasse?»
«Savoir faire et faire savoir»
S’il est un domaine que Christian Constantin maîtrise à la perfection, c’est la communication. Son statut de «star» lui ouvre micro, journaux et télévisions. Même l’humoriste Yann Lambiel lui fait l’honneur d’une imitation. A moins que ce ne soit le contraire, tant certaines prises de parole confinent à la caricature. On fait du Constantin, comme on pourrait faire du Johnny. Un bon client pour les médias, bien que parfois plane un sentiment de manipulation. Quant à l’avenir, il passera par Internet. Même pour construire des centres commerciaux.
Quel est le lien entre Internet et immobilier?
Il est essentiel. Le réseau révolutionne le monde de la même manière que la radio il y a un siècle. Quand les outils de communication évoluent de manière aussi rapide, toute la civilisation change. L’habitat et le commerce aussi.
Mais encore?
La théorie dit que «tu dois savoir faire et faire savoir ce que tu sais faire». Demain, cet adage sera poussé à l’extrême par l’instantanéité. Tu pourras diffuser immédiatement tes succès. Mais tes emmerdements seront connus tout aussi vite. Tout deviendra encore plus pointu. Le droit à l’erreur ne sera plus permis.
Si l’on en croit le Registre du commerce, les buts de Christian Constantin SA sont très variés, en Suisse et à l’étranger. En gros, tout est ouvert...
Oui, c’est très vaste. De toute manière, dans l’immobilier, tu touches à tout. Et puis, il ne faut pas se bercer d’illusions. La communication implique de produire en permanence de l’émotion, ce qui n’est ni mécanique ni fixe. Celle-ci se construit et se véhicule par les hommes. Dans mon cas, je ne peux pas me contenter de bétonner. Il faut apporter autre chose. Beaucoup prennent contact en raison de ma personnalité dans le football. Je ne laisse pas indifférent, ni en Suisse ni ailleurs.